29 novembre 2009
Intermède : couple 14
Canalblog a mal fonctionné tout ce week-end. Voici un intermède assez sympa avant la deuxième partie de l'épisode des confidences d'Alex: "Tirer le diable par la queue".
26 novembre 2009
121 Tirer le diable par la queue (1re partie )
─ Reste. J’aimerais tant que tu restes avec moi ce soir.
─ Tu penses comme ce serait avec joie ! Mais tu sais bien que je ne peux pas, Alex.
─ Ce n’est pas un jour comme les autres, c’est mon anniversaire.
─ Oui, et on l’a bien arrosé, hein ? Ça nous a drôlement excités. T’es super, Alex, tu m’as fait jouir comme jamais, et ça me rend malade de ne pas pouvoir rester.
Il était ainsi Dimitri, il ne pouvait jamais rester avec moi pour que nous passions une soirée ensemble, une nuit ensemble. Il m’appelait généralement en fin d’après midi, après son travail :
─ T’es chez toi ? J’peux venir, là, maintenant ? Sûr, ça te dérange pas ?
Invariablement il me disait combien je lui avais manqué depuis la dernière fois, et combien il regrettait de ne pas pouvoir venir autant de fois qu’il le voudrait.
Il habitait chez sa mère, m’avait-il dit, une très modeste maison mitoyenne dans un quartier populaire. C’était une femme malade dont il devait s’occuper, ce qui lui laissait très peu de temps libre. Une femme très fragile des nerfs et particulièrement anxieuse. Folle d’inquiétude quand il rentrait en retard, en proie à des palpitations frénétiques et des oppressions cardiaques. Alors il était très attentif à l’heure et s’appliquait à avoir une ponctualité d’horloge suisse.
Ses visites chez moi étaient donc toujours assez brèves, ponctuées de regards furtifs vers sa montre ou vers l’écran de mon décodeur satellite indiquant l’heure. Cela jusque dans les moments les plus inopportuns. Des visites qui me laissaient toujours un petit goût amer.
Ce n’était pas le compagnon que j’espérais. Sous une carapace finalement assez fragile, je suis un sentimental, presque romantique, et ces séances quasi furtives, où l’on ne faisait que l’amour, ne me satisfaisaient pas. Certes, il avait une belle gueule et un petit cul affolant, que je ne pouvais me résoudre à abandonner. Mais je souffrais de ne jamais pouvoir passer un week-end avec lui, sortir avec lui, pas même aller au cinéma ou au restaurant, ni prendre un pot, et ne parlons pas des boîtes ! Cette indisponibilité permanente me paraissait anormale et il me semblait qu'elle cachait un secret.
Nos « séances » chez moi se déroulaient toujours de la même manière. Nous nous installions dans ma chambre, qui fait office de séjour puisqu’il y a tout dans cette grande pièce, lit, fauteuils, canapé, tables basses, bar, chaîne hi fi, télévision, bureau, ordinateurs … Je mettais une musique douce, je nous servais un bon whisky, je m’asseyais près de lui à même l’épais tapis en mèches de laine berbère, et je commençais les câlins. Il ne prenait aucune initiative, mais se laissait embrasser, caresser et déshabiller en émettant de petits ronronnements de chat comblé. Je lui prenais ses belles mains de pianiste et les invitais à m’enlever ce qui me restait de vêtements, ce qu’elles faisaient, languides et attentives comme si elles accordaient un instrument à cordes. Lorsque nous étions nus tous les deux je l’enlaçais et prenais possession de lui car je savais qu’il préférait une jouissance plus passive, que sa sexualité était configurée pour la soumission. Ensuite il léchait la sueur qui perlait sur ma poitrine en signe de reconnaissance, en surveillant l’heure du coin de l’œil.
J’aimais faire l’amour avec ce garçon, et je percevais bien que c’était réciproque, mais il était tellement muet sur sa vie qu’il y avait comme un écran entre nous. Je décidai de tenter de percer son secret.
À suivre ...
24 novembre 2009
Intermède : couple 13
Encore un intermède avant la publication d'un nouvel épisode des confidences d'Alex.

22 novembre 2009
Intermède : couple 12
20 novembre 2009
Intermède : couple 11
19 novembre 2009
120 - Leçons de piano
Dans les grands arbres tout
proches des fenêtres, les feuilles, martyrisées par de sauvages assauts
du vent, hurlaient de douleur. La pénombre, qui s'était infiltrée
jusque sur les blancs pinacles de la cathédrale, se déchirait soudain
sous l'effet d'une fulgurante incandescence. Les gouttes de pluie
s'écrasaient bruyamment sur les vitres. Les grondements de l'orage
emplissaient l'air de stupeurs et tremblements.
Il ne viendrait pas.
Nonchalamment assis dans un profond canapé pour tenter de
déjouer la tension nerveuse qui se plaisait à me parcourir, je relisais
pour la troisième fois cette page de Marguerite Yourcenar dont le sens
continuait à me fuir. Devant les phrases de cet auteur dont
j'appréciais particulièrement le , dansait un autre texte que je
suivais contre mon gré et qui n'existait qu'à l'intérieur de moi-même.
Il ne viendrait pas.
Cette vie errante, cette quête permanente de l'exactitude, à
défaut d'être la vérité, ces faiblesses de la chair, de Zénon, le héros
du roman L'œuvre au noir, me fascinaient. Mais ce soir, c'était cette
leçon de piano que je ne lui donnerais pas qui m'occupait tout entier.
Il était impensable qu'il vînt par ce mauvais temps. Et pourtant c'est
à cet impensable que je ne cessais de penser.
Il est un jardin que jamais je ne
cultive, c'est celui du souvenir. Mais il est des souvenirs qui se
mettent à exister sans qu'on les ait appelés. Il arrive même que
certains se mettent à exister comme des êtres vivants. S'ils sont chers
et s'ils sont doux, pourquoi les chasser ? Lorsque le passé s'invite à
la table du présent, sans obérer le futur, et sans jeter son voile de
mélancolie, ne faut-il pas l'accueillir comme un hôte amical ?
Je laissai donc glisser vers moi, sur son tapis de mousse, le flux régulier de nos rendez-vous, depuis bientôt trois mois.
Mon rôle voulait que ce soit moi qui lui propose de nous
rencontrer, en dehors de ses heures de cours, et chez moi puisque
c'était pour une leçon de piano. Je ne suis pas prof de piano, je suis
architecte, mais il se trouve que je joue du piano, c'est une tradition
familiale, et pas n'importe quel piano, un vieux Steinway à queue.
Quand on dit vieux pour un Steinway, c'est comme lorsqu'on emploie ce
qualificatif pour un grand cru bordelais. Comme un bon vin, un piano se
bonifie en prenant de l'âge, ou plutôt il acquiert une personnalité.
Je me revis dans le cabinet, écoutant son stomato de père m'expliquer le traitement qu'il me proposait.
─ J'opère en cabinet stérile, m'avait-il dit.
─ Ah, et il faut se déshabiller complètement comme dans un bloc opératoire ?
─ Hi hi ! Ce serait trop drôle ! Dit sa jeune et jolie assistante.
Ce dentiste, je le connaissais un peu pour lui avoir fait les
plans de sa villa, il y a trois ans. Il avait des opinions que je ne
partageais pas, assez droite extrême, et une remarquable rigueur dans
ses préjugés. Mais sa réputation professionnelle était bonne. Je
l'avais un jour amené chez moi pour lui montrer une variante
architecturale qui ne figurait pas sur la simulation 3D de sa maison.
─ Magnifique piano, m'avait-il dit. Vous en jouez ?
─ C'est mon violon d'Ingres.
.................................
Dans le cabinet du dentiste je remarquai, sur le bureau, la photo encadrée d'un garçon. Je voulus être aimable :
─ C'est votre fils ? C'est un beau garçon.
─ Je l'adore, mais si vous saviez le souci qu'il me donne ! Il est
en première. Il ne fout rien au lycée, il attend que ça se passe. Je
m'arracherais les cheveux s'il m'en restait. Voilà qu'il s'est mis dans
la caboche de devenir pianiste. Vous imaginez ça, comme carrière ? Un
petit pianiste de province dans un petit orchestre local ? C'est pas
une profession, ça, pianiste. Il faut qu'il apprenne un bon métier pour
s'en sortir dans la vie. Mais il n'en prend pas le chemin. Rien ne
l'intéresse en dehors du piano.
Je vous demanderais bien un petit service...
─ Dites-moi.
─ Vous qui êtes un bon pianiste amateur m'avez-vous dit, ne
pourriez-vous pas tester un peu mon rejeton sur votre Steinway, et lui
faire comprendre qu'il n'a pas le talent nécessaire ?
─ Je l'accueille avec plaisir, sans préjuger de ses aptitudes.
─ Merci. Je compte sur vous.
Bien sûr il continua à me bonimenter sur la hantise que son
fils devienne un crève misère comme il y en avait tant de nos jours, en
particulier chez ce qu'on appelle les intermittents du spectacle, des
fainéants qui vivent de subsides et surtout de prestations sociales en
tous genres que nous autres finançons par nos impôts. Tout cela pendant
que j'avais la bouche ouverte emplie de cylindres de coton.
Je donnai un rendez-vous à Raphaël un soir après ses cours. Il
vint à vélo, comme il en prendra l'habitude, son père refusant de le
laisser rouler en scooter.
─ Wouah ! Il est chouette ce piano !
─ Il a toute une histoire. Peut-être je te raconterai des épisodes.
Je crois que les événements de sa vie de piano n'ont fait que
l'épanouir. Parfois je le regarde et je me dis qu'il a l'air heureux.
C'est idiot, hein ?
─ Non, pas du tout. J'ai aussi des objets auxquels je suis attaché
parce qu'ils ont la mémoire de gens qui les ont utilisés, qui les ont
aimés, et que je n'ai pas moi-même connus.
Mais ce n'est pas le petit révolté contre son milieu bourgeois auquel je m'attendais, me dis-je !
─ Tu connais les fameux vers de Lamartine :
« Objets inanimés, avez-vous donc une âme,
Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer. »
Lamartine s'interroge sur la vie intérieure des objets, et toi tu
parles de mémoire, c'est exactement ça. L'objet est rempli de
souvenirs, il a donc une charge affective.
Il y a un artiste contemporain qui a travaillé là-dessus, c'est
Christian Boltanski. Il réfléchit sur la notion de musée. Il dit que
lorsqu'on place un objet, quel qu'il soit, dans un musée, il perd sa «
mémoire affective ». Je trouve très juste cette remarque d'un objet
dévalorisé quand on ne peut y lire ses souvenirs, ses imprégnations
affectives. Peut-être en est-il moins beau.
Raphaël était un bel ado qui n'avait
pas monté comme une asperge. Un beau visage avenant, sous une chevelure
blonde et bouclée. Des yeux clairs, gris-vert, qui parlaient plus
qu'ils ne regardaient. Les premiers échanges avaient révélé un garçon
sensible, intelligent et subtil. Il avait seize ans et j'aurais presque
pu être son père.
Il n'avait pas d'arrogance envers le conformisme supposé de nos
existences, comme peuvent en avoir les jeunes de son âge, ni de mépris
pour nos présumées compromissions. Il exhalait une modestie de bon aloi
comme elle existe parfois chez les vrais talentueux, mais aussi chez
les présomptueux, qui dissimulent ainsi un trop plein d'orgueil. Mais
je doutai beaucoup qu'il fût orgueilleux, et aussi qu'il fût
prétentieux.
Il traitait l'adulte que j'étais avec la crainte et la méfiance
qu'inspire un censeur ou un juge. J'eus le désir immédiat de lever les
ambiguïtés de ce premier contact, et de le mettre le plus possible à
l'aise.
─ Raphaël, je ne suis pas ton prof, je ne vais pas te mettre
des notes, tu ne passes pas un examen. J'aurai plaisir à t'écouter
jouer du piano, et peut-être à te donner quelques conseils, mais en
aucun cas je ne conforterai ton père dans son rejet de ta passion.
─ Merci.
─ Et puis je voudrais que tu me tutoies, et que tu m'appelles Alex.
─ Oui, j'essaierai.
─ Ça viendra vite si je sais gagner ta confiance.
Qu'est-ce que tu vas jouer aujourd'hui ?
─ J'ai apporté la partition du nocturne n°13 en ut mineur opus 48 N°1, de Chopin.
─ Ouh, c'est déjà calé ça !
─ Vous serez indulgent ?
Vous, tu peux me tourner les pages ?
Oh là là, me dis-je, Chopin est un de mes compositeurs
préférés, pourvu qu'il ne le massacre pas ! Il y a tellement de façons
de mal jouer Chopin. En dehors du martèlement, il y a le rubato
excessif, c'est-à-dire le Chopin ultra « romantisant », il y a la
virtuosité aussi, qui ne doit jamais être gratuite, mais emportée,
passionnée.
Raphaël s'installa devant le clavier, un peu crispé me
sembla-t-il. Il donna un peu de temps à son corps pour se familiariser
avec la banquette, et ajusta sa respiration, puis il attaqua les
premières notes.
Je reconnus tout de suite un exécutant poète avant d'être
pianiste. Il fit quelques fautes, mais quelle variété, quelle douceur !
Jamais il ne joua en force.
J'avais un réel plaisir à entendre Chopin joué avec cette
sensibilité et cette retenue, comme il sied à un nocturne, bien qu'il
soit tourmenté.
J'avais un autre plaisir, tout aussi intense, celui de humer le délicat
parfum de cette blonde chevelure printanière qui dégageait des senteurs
de bosquets d'avril ; celui de côtoyer la beauté naturelle de ce corps
nourri de la sève de l'adolescence. Le magnétisme de la musique et
l'attraction de cet éclat mystérieux de la juvénilité, embaumèrent
pendant quelques instants ma pensée.
Quel doute émouvant dans ses yeux
quand il se retourna vers moi ! Jamais je n'oublierai ce regard
limpide, interrogateur et inquiet, en même temps que baigné de candeur.
Je m'empressai de le rassurer sur son jeu, sa façon d'interpréter
ce nocturne. Je lui fis quelques compliments avant de lui signaler
quelques lacunes.
─ Ce piano a un son magnifique, me dit-il. J'ai eu
l'impression de me laisser aller au plaisir de cette sonorité, et du
coup j'ai eu des ratés.
─ Je t'assure que ce n'est pas grave. Ça se corrige très
facilement. Si tu veux on peut travailler un peu cette partition. Si tu
as envie de revenir.
─ Oh oui, super !
Je ne savais pas s'il avait envie de revenir pour jouer sur ce
Steinway qui lui avait tant plu, ou parce que notre premier contact
avait éveillé de la sympathie pour moi. Les deux, peut-être, du moins
l'espéré-je.
Le jour convenu je me surpris à attendre son arrivée. « Vieux
con, me dis-je, qu'est-ce que tu attends donc ? Est-ce un plaisir
pédagogique, toi qui a toujours critiqué les enseignants de tout poil,
incapables, selon toi, de penser demain autrement qu'aujourd'hui ? Toi
qui es persuadé qu'en musique, comme en architecture, comme en tout, la
beauté ne tient pas à une méthode ? Ou bien est-ce le démon de la chair
qui te pousse à tenter cet appétissant festin d'une peau encore
intacte, épargnée par les maléfices du temps, encore nimbée de la
laitance et des sucs de l'enfance ? Ou encore est-ce cette sourde
obsession de l'inexorable écoulement du temps qui cherche à te faire
vivre l'illusion d'être passé à travers les ans sans subir leur
empreinte et d'avoir gardé ta printanière jeunesse ?
Il fut plus décontracté que la première fois, plus souriant, plus bavard aussi, plus innocemment séduisant.
─ Ce piano, il a quelque chose d'intime dans sa musicalité.
Cette sonorité ronde, ample, chaleureuse, est idéale pour exprimer des
sentiments romantiques. J'adore. C'est autre chose que mon Yamaha
stéréotypé.
Il s'installa devant le clavier, chercha la bonne position des
pieds, du dos, et commença à jouer. D'entrée, il y a ces triolets de
doubles-croches, qu'il lança forte en utilisant le troisième doigt, le
plus sonore au piano. Il les reprit piano à la mesure suivante.
Je l'interrompis. Il me lança un regard paniqué.
─ Ne sois pas inquiet, je veux au contraire te féliciter.
─ Pourquoi ?
─ Pour ce départ. Sais-tu pourquoi ce forte ?
─ Mais, parce que c'est l'élément thématique.
─ Bravo ! C'est ce que voulait Chopin. Continue, je ne t'interromprai plus. Je me régale de t'écouter.
Je savourais en effet de voir ce jeune garçon comprendre avec
autant d'intuition cette musique passionnée, parfois fébrile et
désespérée, qui s'achève sur une longue plainte.
─ Bravo ! C'est beaucoup mieux que la première fois.
─ Vous, tu es trop indulgent.
─ Je suis sincère. Il t'arrive de chanter ?
─ Oui, des fois, sous la douche.
Je sentis aussitôt un certain trouble, parce que l'image d'un
corps nu sous la douche s'était aussitôt invitée. Pas de son corps,
bien sûr, puisque je ne le connaissais pas, mais d'un beau corps
sensuel. Je chassai cette envie, soudain apparue, de découvrir le corps
de Raphaël.
─ Eh bien ce que tu as vraiment senti, c'est que cette musique
se rapproche du chant. Et jamais, malgré les accords qui se présentent
partout, tu n'as oublié le chant.
Je refusais d'admettre que cette
petite heure hebdomadaire avec le jeune Raphaël prenait dans ma vie une
dimension importante. Certes j'étais très occupé par mon travail, les
projets à présenter aux décideurs, les plans à fournir aux promoteurs
et aux particuliers, les visites de chantier,... Par ailleurs j'avais
toujours autant de plaisir à retrouver mes amis et de temps en temps à
faire une bonne bouffe avec eux, arrosée de mon vin préféré, un Pessac
Léognan moyennement vieux. Mais je ne sais quelles occurrences
fortuites convoquaient des images du jeune pianiste qui me laissaient
un court instant rêveur.
Je n'osais le prier de venir plus souvent, voulant lui laisser
disposer de son temps, fréquenter autant qu'il le souhaitait des jeunes
de son âge, répondre du mieux qu'il pût aux contraintes des études.
Mais je savais qu'il consacrait au piano le meilleur de lui-même, et il
m'était infiniment agréable de penser que j'étais mêlé à ces moments de
don de soi.
Ce fut lui qui fit la demande de multiplier nos rencontres, et je
dus réfréner ma joie pour conserver mon statut d'adulte raisonnablement
maître de lui.
Un soir, quelque chose se déclencha qui resserra les liens qui m'attachaient à lui.
En arrivant il m'annonça son intention de jouer une saison de
Tchaïkovski, plus précisément la cinquième parce qu'il l'aimait
beaucoup, le moi de mai, les nuits blanches.
Je connaissais ces pièces pour piano que Tchaïkovski avait
composées pour des amateurs et auxquelles il ne semblait pas avoir
attaché une grande importance. Elles étaient un peu laissées dans
l'oubli, d'ailleurs, ces saisons, considérées comme œuvres mineures.
J'avais appris à jouer ces nuits blanches avec une relative facilité et
j'en appréciais la mélodie. Mais ce soir, sous les doigts de Raphaël,
comme frappé d'une inspiration magique, je découvris une autre œuvre.
Jamais je n'avais pensé qu'on pût la nuancer avec de tels raffinements
et dégager de ces arpèges, en apparence anodins, cette trouble et
poétique sensualité.
Raphaël, incontestablement, était doué, et pouvait devenir un grand pianiste.
Non seulement il m'avait subjugué, mais pendant ces quelques
minutes d'interprétation ensorcelante, son reflet dans la laque noire
du piano m'avait chuchoté des mots d'amour. Hallucination, comme ces
scènes d'autrefois qui m'apparaissaient parfois dans la brillance de la
laque, et qui n'étaient autres que des résurgences de vécus enfouis
dans la mémoire du piano. Plus vraisemblable qu'une hallucination,
c'était probablement une projection de mes propres sentiments encore
inconscients, ou soigneusement refoulés jusqu'à la négation de leur
existence.
Ces deux révélations, celle du talent de Raphaël, et celle de mon
amour pour lui, allaient bouleverser le cours de nos existences.
Je me refusai à commettre
l'indécence de me montrer les choses comme elles étaient. Et pourtant
c'était un état de fait, il fallait bien me rendre à cette évidence :
j'étais amoureux d'un adolescent.
J'en fus extrêmement perturbé, car je ne me sentais pas le droit,
bien que n'étant pas un parangon de vertu, et ayant flirté avec ce que
la morale réprouve, de faire prendre à ce garçon les risques d'un amour
qui, révélé ou découvert, serait accablé d'opprobres.
Et puis il n'était pas écrit qu'il eût pour moi un élan de même
nature, ni qu'il eût une attirance pour des plaisirs charnels un peu
moins habituels que les autres, abordés furtivement sans doute, gardés
secrets, et, peut-être bien, combattus. Les signes que je percevais,
qui me donnaient tous les motifs de croire que je lui étais cher, et
qu'il avait une attirance pour les corps semblables au sien, n'étaient
peut-être que des illusions de mon imagination.
Bien qu'un violent désir de le prendre dans mes bras se soit
emparé de moi, je savais d'avance que je n'y céderais pas, à moins
qu'une occurrence imprévue vienne vaincre ma résistance et qu'alors je
saurais que je m'y abandonnerais.
Le geste irréversible, s'il fallait qu'il y en eût un, je me promis
qu'il ne viendrait pas de moi, mais de lui.
Cet orage était vraiment mal venu, à l'heure de notre rendez-vous. Il allait me priver de lui et gâcher ma soirée.
Je me replongeai dans la lecture de L'œuvre au noir : «
son détachement en amour ─ il s'agit du héros de ce roman, Zénon ─ lui
évitait à la fois les erreurs dues à la crainte d'être déçu, et celles
qui résultent de la hâte d'être satisfait ». Quand je pense qu'il y a
des gens qui ont cette chance d'être détaché en amour ! Evidemment
c'est un personnage inventé par Marguerite Yourcenar, et qui vit au
XVI° siècle, mais il est tellement vraisemblable et humain que je lui
accorde un crédit de réalité. Eh bien moi je n'y arrive pas, à être
détaché en amour. Au contraire je m'envole aussitôt, mon cœur palpite,
et le moindre signe de réciprocité, ou ce que je prends pour tel, me
met la tête dans les étoiles. Quand je dis que je m'envole c'est une
façon de parler, parce que j'ai l'impression d'être au contraire
aussitôt attaché, avec des liens suffisamment serrés pour que j'aie la
sensation, douce, ô combien douce, d'être prisonnier.
Mon sentimentalisme galopant m'avait joué suffisamment de tours
pendables, ou le pendu n'était autre que moi-même, pour que je
m'efforce de le contenir à l'intérieur de frontières raisonnables. Mais
ce terme « raisonnable » n'est-il pas en contradiction avec les
violents désirs induits par mes sentiments ?
Le « raisonnable » eût voulu que je renonce à ces leçons de piano,
qu'elles cessent immédiatement avant que le feu soit mis à la mèche.
Etant donné l'état dans lequel je me trouvais parce qu'il ne viendrait
pas ce soir, à cause de l'orage, il était fort douteux que je parvienne
à m'imposer un tel renoncement. Non, décidément, je ne pourrais m'y
résoudre. D'ailleurs Raphaël ne comprendrait pas ce retournement
d'attitude, et cet abandon aurait des effets dévastateurs au moment des
interrogations de l'entrée dans l'âge adulte. Et puis j'avais un projet
pour lui, ô encore incertain, et semé d'embûches, mais qui aurait
l'heure de l'enthousiasmer. Et puis, et puis pour l'instant je ne
pouvais pas me priver de le regarder, d'être près de lui, de respirer
son odeur vivifiante, de l'entendre jouer, de sentir dans son jeu
sensuel et émotionnel un message à mon intention, de boire les mots
sortant de ses belles lèvres et les imaginant mots d'amour.
L'heure de notre rencontre était passée de dix longues minutes quand un coup de sonnette retentit.
Etait-ce possible que ce soit lui ?
C'était bien lui. Mais dans quel état !
─ Qu'est-ce qui t'es arrivé, tu es couvert de boue ? Tu as eu un accident ? Tu n'es pas blessé au moins ?
Dans mon affolement je m'étais transformé en vraie mère poule.
─ Non, non, pas de panique. Quel temps de merde ! T'as vu que
dans la rue d'à côté, il y a des travaux ? Eh ben un salaud est passé à
toute berzingue dans une flaque de boue pour m'éclabousser. Il a bien
réussi ce fumier.
─ Bon, alors ce n'est pas grave, je suis rassuré. Tu vas changer
de vêtements, je te passerai des miens, et tu vas prendre une bonne
douche bien chaude.
Je l'emmenai dans ma chambre. C'est une chambre d'architecte
célibataire, elle me sert aussi de bureau et la salle de bain y est
incorporée, derrière le panneau de tête de lit, sans cloisons. La
douche, au fond à droite, n'est qu'en partie fermée par une paroi de
verre clair.
─ Le dressing est là-bas. Tu choisis ce qui te plaît, et ce
qui te va. Il y a peut-être un peu de désordre, alors n'hésite pas à
piocher.
Raphaël commença à se déshabiller. Comme je restais là planté
devant lui, il eut un moment d'hésitation pour déboutonner son jean.
C'est alors que je réalisai que j'aurais dû avoir déjà quitté la pièce
pour ne pas le gêner.
─ Je te laisse, prends tout ton temps.
J'étais assez excité de le savoir se mettre nu, chez moi, dans
ma chambre.
J'avais oublié de lui donner une serviette de bain. Non, il ne faut pas
que je raconte des histoires : j'avais volontairement oublié de lui
donner une serviette de bain. Aussi lorsque les bruits d'eau cessèrent,
je m'avançai vers la douche en tendant devant moi, au dessus de ma tête
de manière à ne rien voir (hélas !), un grand drap de bain.
─ Viens te sécher.
Je reçus dans les bras une masse que j'enveloppai de la serviette, m'apprêtant à partir.
C'est là que se produisit l'inespéré : la masse se dégagea en
partie du drap et m'enserra. Puis la serviette glissa au sol et j'eus
Raphaël tout nu dans mes bras, avant même d'avoir pu voir son jeune
corps.
Je posai mes lèvres sur les siennes, doucement, longuement, sans y
mettre une passion dévorante mais une infinie tendresse. Je me sentis
envahi par un inestimable bonheur.
Il se libéra.
─ Alex, pardon. Je ne voulais pas. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je suis désolé...
─ Tais-toi. Profitons de cet instant merveilleux, il y a si longtemps que je l'attendais.
─ C'est vrai ? Tu veux bien de moi ?
─ Je t'aime.
─ Alex
─ Quoi ?
─ Tu sais, ne crois pas que j'aie l'habitude. C'est la première
fois. Je sais pas ce qui m'arrive. J'ai toujours envie d'être avec toi.
J'ai jamais aimé un garçon, je sais pas ce qui m'arrive. C'est pas pour
le sexe, c'est juste pour être dans tes bras. J'ai besoin de toi.
─ Raphaël, mon grand, figure-toi que j'ai su, quand je t'ai
rencontré, que j'allais être amoureux de toi. Mais je m'en défendais,
je ne m'en donnais pas le droit.
─ Mais pourquoi ?
─ J'ai plus du double de ton âge. Tu dois trouver le bonheur avec des jeunes de ton âge, pas avec un vieux comme moi.
─ Tu rigoles ? La plupart des jeunes de mon âge, je les trouve cons. Je préfère toi, le vieux !
Mais...
─ Quoi ?
─ Il ne faut pas que mes parents sachent. Mon père me tuerait. Il
est terrible là-dessus. Il tient des propos qui m'ont déjà pas mal
révolté et fait souffrir.
─ Je m'en doute, tel que je le connais ! Tu as raison, il ne doit pas savoir.
─ Tu sais, j'ai hâte de me casser. Ils sont intolérants sur tout.
─ Tu as seize ans, il faudra attendre encore un petit peu. Et puis
il faut te dire que c'est leur façon de t'aimer, ils veulent que tu
sois comme eux.
─ Jamais ! Je ne serai jamais comme eux.
─ Tu es leur fils unique, ils mettent tous leurs espoirs en toi...
─ Il y a autre chose.
─ Dis-moi.
─ Je n'ai jamais fait l'amour avec un homme, je ne sais pas faire, et ça me fait un peu peur.
─ Ne t'inquiète pas, il n'y a pas à savoir. Quand c'est le cœur qui parle il n'y a qu'à laisser le corps faire ce qu'il veut.
─ Mais...
─ Quoi ?
─ Il paraît qu'au début ça fait mal.
─ Qu'est-ce qui fait mal ? De s'aimer ?
─ Non. Tu vois bien ce que je veux dire... pour être complètement à
toi... pour être enculé, quoi. Je ne suis pas sûr d'avoir envie.
─ Mon petit Raphaël, s'aimer, ce n'est sûrement pas se faire mal.
Et puis tu ne feras que ce que tu auras envie de faire. C'est toi qui
décideras, toujours.
─ Et toi, tu aimes ?
─ Tu verras bien.
─ Justement, je ne sais pas si je saurai que tu aimes ou si je ne cherche que mon propre plaisir.
─ Ne te pose pas toutes ces questions, tout se fait naturellement.
Regarde comme ton corps a envie du mien, ça se sent, non ? Et vois
comme il aime les caresses. Il les aime autant que moi j'aime lui en
donner. Et tu ne veux pas savoir comme le mien a envie du tien ?
─ Si. Je m'en doute déjà parce que je le sens à travers tes vêtements.
─ Alors déshabille-moi.
Voilà. Je ne peux plus revenir en
arrière. Nous avons donné libre cours à notre amour. Nous nous sommes
dit les mots les plus tendres. Nous nous sommes jetés dans les caresses
à en perdre la raison. Nous avons laissé exploser nos cœurs et nos
corps, qui avaient tant et tant à se dire...
Pourquoi alors suis-je si désemparé ? A la fois heureux et terriblement tourmenté ?
En fait j'ai un terrible sentiment de culpabilité.
Coupable, je me sens coupable d'amour.
Pourquoi cette culpabilité ? Parce qu'il a seize ans, qu'il est
lycéen, que je l'ai laissé s'amouracher de moi, et que je me suis
laissé aller à l'aimer, moi, le type professionnellement installé qui a
largement passé la trentaine. Où vais-je l'emmener, ce gamin ?
J'ai bien tenté d'étouffer cet amour que je sentais naître en
moi. Non, il ne faut pas mentir, je n'ai pas tenté grand-chose. Je
devrais plutôt dire que j'en ai été complice. Les considérations
morales ont fait long feu face aux assauts incontrôlables des
sentiments, et leurs résurgences n'ont été que passagères. Quant aux
repoussoirs que j'ai essayé de mettre devant ce corps tant désiré, ils
étaient voués à la défaite. Je me suis naïvement mis à me complaire
dans les descriptions des alchimies internes de ce corps convoité,
dissimulées par cette peau si fraîche et si appétissante. Me les
décrire jusqu'au dégoût. N'ai-je pas visionné jusqu'à la nausée les
transmutations qui s'opéraient dans son estomac et ses intestins. Tous
ces cadavres d'animaux et de végétaux qu'on appelle nourriture, qui,
certes, donnent de la matière vivante et de l'énergie, mais se
transforment aussi en boue brune malodorante, moulée en cylindres qui
sortent en se lovant et fument encore des cuissons subies dans les
boyaux. Les officines dirigent l'autre partie de l'inutile des
digestions vers la vessie qu'elles remplissent d'un fluide ammoniaqué
et nitré, moins puant que la purée postérieure mais néanmoins
repoussant. Je passe rapidement sur les autres excrétions du corps peu
ragoûtantes, comme la morve et la sueur. Pourquoi faut-il que les
régions du corps les plus agréables à fréquenter soient celles où
siègent les puanteurs ? Pourquoi les zones les plus érogènes sont-elles
celles qui font office d'égouts ?
Rien à faire. J'avais beau
inventer les images les plus sordides, les plus répugnantes, convoquer
les odeurs les plus vomitives, rien ne parvenait à m'empêcher de
désirer cette chair en plein épanouissement. C'était devenu une
évidence : j'étais amoureux et je m'interdisais de l'être tout en
sachant que je succomberais à cette tentation de l'amour.
Il suffisait que je le voie pour que mes bonnes résolutions
fondent comme neige au soleil. D'autant plus que j'avais remarqué que
je ne lui étais pas indifférent du tout, et qu'il ne venait pas
seulement pour jouer sur mon Steinway et recevoir quelques
encouragements. Il s'était établi entre nous une connivence qui allait
bien au-delà de l'entraînement musical.
Il suffisait qu'il rentre
chez lui pour que je me mette à m'interroger, non sur le bien-fondé de
ces leçons de piano, mais sur l'aventure dans laquelle je risquais de
le plonger si je donnais libre cours à mes pulsions sentimentales et
qu'elles étaient, comme je le pressentais, reçues avec toute la fougue
de la jeunesse. Et puis tout simplement je m'apercevais que je ne
pouvais pas me passer de ses visites.
Bien sûr il apparaissait aussi dans mes rêves.
Tantôt nous étions au paradis, dans un paysage immense à la
végétation luxuriante, un peu comme sur ce grand tableau de Nicolas
Poussin intitulé Le printemps ou Adam et Eve au Paradis. En
l'occurrence j'étais Adam et il était l'ange magnifique, parangon de
beauté, et très sexué, je suis catégorique là-dessus, qui venait me
faire goûter, non pas au fruit défendu, mais à l'élixir d'amour. Je bus
goulûment ce breuvage magique mais, à ma grande surprise, fus aussitôt
transformé en serpent. Ce n'était pas un serpent venimeux, plutôt une
longue couleuvre langoureuse. Je m'enroulai voluptueusement autour de
l'ange, de sa jambe d'abord, puis de sa cuisse, passant ensuite entre
ses boules d'amour en les soulevant légèrement, et gagnant ce
cheminement naturel, garni d'une pilosité soyeuse, entre les fesses. Je
poursuivis mon étreinte autour de sa taille fin et déliée en glissant
délicatement sur le doux duvet de son ventre, atteignis les seins, les
aisselles et le cou, la belle tête auréolée d'un anneau de tendresse,
puis je m'arrêtai aux lèvres sur lesquelles je déposai mon offrande.
Au
réveil je paniquai un peu d'avoir été transformé en serpent. N'étais-je
pas, en effet, le tentateur malveillant, l'ambassadeur maléfique,
l'émissaire pervers qui était chargé de voler, par ce subterfuge, la
jeunesse et la virginité de cet ange Raphaël, et de le plonger dans le
stupre et la fornication ?
Une autre fois je m'introduisis à l'intérieur de son corps.
Non, non, pas de la façon qui te vient à l'esprit et qui se manifeste
par une lueur grivoise dans ton regard. Tout entier à l'intérieur. Oui,
c'est possible de rentrer complètement dans un corps qui n'est pas le
sien, mais sans doute faut-il avoir des affinités particulières avec le
corps de l'autre pour réaliser cette prouesse. Cette exploration du
dedans, loin d'être oppressante, procure une jouissance permanente.
Je m'étais souvent demandé comment était la beauté vue de
l'intérieur, comment était son envers en quelque sorte. Ne pas
confondre avec son contraire. Son contraire c'est la laideur, c'est
bien connu, et très répandu. Mais de son envers personne n'a jamais
parlé et cela reste un mystère. Eh bien je peux révéler que la
splendeur de l'intérieur de la beauté est indescriptible tant elle
dépasse notre vocabulaire. Rien à voir avec ces vidéos médicales ou ces
imageries à résonance magnétique qui vous promènent dans les organes du
corps humain, bien que, quelquefois, il y ait de fort belles images.
Les appareils qui enregistrent ces images ne sont que des mécaniques
dépourvues d'émotions et se sentiments, dépourvues de cœur. Ils ne
peuvent avoir ce regard amoureux que j'ai moi. Et ce que je vis fut un
enchantement, pour les yeux, mais aussi pour les oreilles car
j'entendis une musique sublime, qu'aucun enregistrement, aucune
transcription ne pourront jamais restituer, qu'aucune partition ne
pourra jamais égaler parce que c'est une musique qui n'utilise aucun
des instruments à cordes, à vent, de percussion, ou électroniques
connus à ce jour. Elle joue divinement avec les harmoniques des cils
vibratoires des muqueuses et elle est directement induite par les
muscles du cœur sans passer par les neurones de système nerveux.
J'entendis aussi un chant, qui n'était pas celui de la voix humaine,
mais dont le timbre et la mélodie m'entraînèrent dans l'éther illuminé
de scintillantes étoiles.
Au réveil j'eus l'humeur ensoleillée par cette fascinante découverte et je me sentis débordant d'énergie et d'amour.
Hélas, il fallut aussi que je fasse un cauchemar. Ce fut atroce car mon sentiment de culpabilité en fut renforcé.
Je frémis encore en évoquant des images que je ne parviens pas à
oublier. Rien dans notre relation n'autorisait ainsi mon inconscient à
maltraiter mon élan amoureux, à mettre tant d'ardeur à nourrir mon
tourment. Je voulus me convaincre que ce n'était qu'une résurgence des
mots que j'avais lus quelques jours auparavant, dans ce roman de
Marguerite Yourcenar, L'œuvre au noir. Ce passage où le héros, Zénon,
tombe dans les mains des suppôts de l'Inquisition et se retrouve en
prison. L'acte d'accusation porte alors, entre autres motifs, sur sa
prétendue relation avec les « Anges ». C'est un quarteron de jeunes
moines novices qui s'étaient offert, en de secrets rendez-vous
nocturnes dans une ancienne chapelle du monastère, désaffectée et
partiellement en ruine, une sorte de paradis. Au cours de cérémonies
proches d'anciens rites païens, ils s'adonnaient aux délices de la
chair.
Le geôlier de Zénon, à la langue trop bien pendue, lui raconta
avec complaisance et par le menu, le supplice des « Anges », évidemment
condamnés au bûcher pour outrage à Dieu.
On sait à quel point la foule est avide du spectacle des horreurs
que l'homme peut faire subir à son prochain, souvent au nom d'une
croyance en un dieu bon, fraternel et miséricordieux. On l'a vu chez
les romains avec le martyre des premiers chrétiens, déchiquetés par les
fauves dans des amphithéâtres pleins à craquer. On l'a vu au XVI°
siècle dans l'Europe chrétienne avec les bûchers de l'Inquisition,
c'est l'époque dont parle L'œuvre au noir. On le voit encore de nos
jours lors des châtiments publics, en Iran par exemple, pendaisons,
flagellations, amputations.
Pour augmenter l'intérêt du spectacle et porter l'excitation
morbide de la foule à son paroxysme, raconta le geôlier, on avait lié
l'un des suppliciés au poteau par une longue chaîne. Embrasé, il
s'était mis alors à courir en tous sens pour tenter de s'échapper.
Jusqu'à ce qu'il s'écroulât, face dans les braises.
Le supplice de Raphaël fut d'une tout autre nature. Je ne le
vis pas sur un bûcher en train de se tordre comme un asticot en hurlant
sa douleur. Je ne le vis pas se faire mettre en lambeaux par un lion,
dans des giclées de sang dignes des films d'horreur les plus gores. Pas
non plus se faire fracasser la tête par une batte de baseball comme
dans le dernier film de Quentin Tarentino. Il était en prison, dans une
de ces prisons qui font comparer notre univers pénitentiaire à celui du
tiers monde (voir les rapports de l'OIP, Office International des
Prisons). Une prison sinistre où suintaient partout la crasse et le
péril. Une prison où les détenus étaient entassés dans des cellules
lugubres. Cette promiscuité engendrait des tensions qui électrisaient
un air irrespirable, des conflits résolus par la violence, mais aussi
de coupables complicités. Dans la cellule de Raphaël, six hommes de
tous âges et de toutes corpulences. Dehors l'orage. Malgré la petitesse
du fenestron, les éclairs éclairaient le mitard comme jamais. Une
chaleur accablante. Les hommes étaient en sueur. Sous pression.
Silencieux. Inoccupés. Seul le plus jeune, Raphaël, était en train de
lire une BD érotique très appréciée des taulards. Soudain, sans que
rien ne parût déclencher l'agression, le plus vigoureux des prisonniers
se précipita sur Raphaël. Celui-ci, surpris, tenta de se dégager. Il se
débattit tant et si bien qu'il donna un violent coup de tête à son
adversaire et lui éclata la lèvre inférieure.
─ « Tu vas me payer ça petit morveux. Je vais t'enculer. » Eructa l'agresseur maculé de sang.
C'est alors que les autres, allumés par ce mot, et par l'odeur du
sang alléchés, se souvenant tout à coup de leur sevrage, et de la
douleur de leur virilité contenue, s'élancèrent pour prêter main forte
à l'attaquant. Ils empoignèrent Raphaël et le transportèrent sur la
table où ils lui arrachèrent son débardeur. De plus en plus excités à
l'apparition de la peau nue du garçon, ils s'attaquèrent à son
pantalon, qui vola par-dessus les têtes. Restait le slip, dont les
élastiques ne résistèrent pas longtemps à la poigne et à l'avidité des
assaillants. Ils mirent la victime, complètement dénudée, en position
sur la table, dos plaqué, jambes levées maintenues écartées, l'horrible
séance de viol pouvait commencer. Le grand escogriffe baissa son froc
et libéra un dard visiblement au bord de l'apoplexie. Les
supplications, les pleurs et les hurlements de douleur de l'objet
sexuel semblèrent redoubler l'intensité de sa bestiale jouissance.
Devais-je m'infliger un châtiment
pour une telle déviance, fut-elle inconsciente ? Porter un silice ?
Foutaise ! Il fallait que je trouve à donner un avenir à cette liaison
pour l'instant irresponsable. Irresponsable mais passionnelle.
L'idée qui me trottait dans la tête depuis un petit moment
s'imposa comme une nécessité. Je pris mon téléphone et appelai un vieil
ami à New York, qui avait été mon prof de musique avant de partir faire
carrière aux states. Une brillante carrière.
─ Raphaël, il faut que je parle à ton père.
─ Ça va pas ? T'es malade ? T'es dingue ! Il va me faire enfermer
chez les jésuites et toi tu auras un procès sur les bras pour
détournement de mineur. C'est ça que tu veux ?
─ Non, tu n'y es pas du tout. Tu ne m'as pas compris. J'ai un plan.
─ Mais tu peux pas discuter avec mon père. Il est buté. Jamais il
n'acceptera un de tes plans. Il a son plan à lui, bien enfoncé dans son
crâne.
─ Il y a un point important que tu négliges : il t'aime.
─ Parfois j'en doute !
─ Moi j'en suis sûr, et c'est là-dessus qu'il faut jouer. Jouer serré j'en conviens.
─ C'est quoi ton plan ?
─ Te faire partir à New York.
─ A New York ! Mais pour quoi faire ?
─ De la musique.
─ Alors c'est perdu d'avance.
─ Pas si sûr.
─ Alors on se verrait plus ? Tu veux m'éloigner de toi ?
─ Mais non bien sûr, au contraire c'est pour te garder.
─ Explique.
─ Voilà. J'ai un très bon ami à New York, Lilian Manfernet, qui
organise des concerts de musique ique aux Etats-Unis. Pas n'importe où,
au Carnegie, au Lincoln Center, au Metropolitan,... Il côtoie le gratin
des grands chefs d'orchestre et des grands interprètes. Il pourra
t'introduire dans le milieu, s'il estime que tu as les capacités de
devenir un très bon pianiste, ce que je crois.
-- Comment le saura-t-il ?
─ Tu vas y aller. Il t'écoutera jouer.
─ Et si je rate ?
─ Il faut toujours partir gagnant.
─ Et après ?
─ Après tu reviens, tu travailles à fond la caisse au lycée, tu
passes brillamment ton bac, puis tu retournes à New York où il te prend
en main. Attention, c'est une façon de parler, il n'est pas question de
libertinage, il est homo mais il a l'âge d'être ton grand père. Il vit
seul dans un grand appartement à Battery Parc, au bord de l'Hudson, et
il a deux chambres de bonne qui ne lui servent à rien. Il t'installe
dans l'une d'elles, t'inscrit aux cours de profs de musique réputés, et
tu bosses, tu bosses, tu bosses. Le moment venu il te fait passer des
concours, nationaux, internationaux... et puis tu deviens une vedette.
─ Arrête, tu te fous de ma gueule.
─ Mais je suis très sérieux Raphaël !
─ C'est trop beau !
─ Il n'y a rien de trop beau que je ne puisse tenter pour toi.
─ Mais on sera séparés.
─ Réfléchis. De toute façon, après ton bac tu dois partir faire des
études, tu ne vas pas rester dans ce trou. Alors, quoi qu'il arrive on
sera séparés. Mais tu te rends compte des grandioses retrouvailles
qu'on aura ? Et tout ce qu'on aura à se raconter ? Et toutes les
caresses perdues qu'il faudra rattraper ? Et puis on ne perdra jamais
le contact : mails, textos, téléphone...tu m'enverras des
enregistrements de tes interprétations...
─ C'est génial !
─ Non, c'est toi qui es génial.
─ Et tu comptes faire gober ça à mon père ?
─ De la diplomatie, un peu de psychologie, un zeste de flatterie... fais-moi confiance et je ferai de mon mieux.
Mais tu me promets de bosser à fond au lycée ?
─ Oui, je te le promets. Avec une perspective pareille ce ne sera pas bien difficile.
─ Hello, c'est moi. J'suis un peu en avance.
Mais c'est quoi cette musique ? Tu aimes la techno maintenant ?
─ Viens Raphaël. Champagne. On danse. On fait la fête.
─ On fête quoi ? C'est ton anniversaire ? T'aurais pu me le dire, je t'aurais apporté un cadeau.
─ Le cadeau c'est toi, tu ne peux pas m'en faire de plus beau. Mais ce n'est pas mon anniversaire.
─ C'est ta fête alors ? Ou t'as gagné ce gros marché dont tu m'as parlé ?
─ Oui, j'ai gagné le gros lot. C'est ma fête et c'est aussi la tienne.
─ Allez, arrête de me faire marcher. C'est quoi ?
─ C'est que du bonheur.
─ Allez, Alex, dis-moi.
─ Aujourd'hui j'ai vu ton père. Nous avons parlé de toi.
─ Wouahhh !
─ Il est d'accord.
─ Ouais, génial ! Mais c'est incroyable ! Comment t'as fait ?
─ Ça à été dur, mais finalement il n'est pas si incompréhensif que tu le dis.
─ T'es génial Alex ! Dit-il, et il me sauta dans les bras.
─ Tu boostes à fond ton p'tit mec de première scientifique, même si
tu n'aimes pas les maths. D'ailleurs ils te seront indispensables en
musique. Tu as encore deux trimestres pour redresser la situation
actuelle un peu déplorable il est vrai, en tout cas pas à le hauteur de
ton intelligence. Pendant les vacances d'été tu vas à New York chez mon
pote pour lui montrer ton talent. Tu reviens faire ton année de
terminale et avoir ton bac avec mention, et tu repars à New York. C'est
pas beau ça ?
─ Laisse-moi fêter ça à ma façon, dit-il en commençant à me déshabiller, tout en m'embrassant.
─ C'est bien la façon à laquelle je pensais.
Et moi aussi je me mis à le déshabiller.
Nous fumes bientôt nus et nous roulâmes enlacés sur l'épais tapis.
─ Wahououou... arrête Alex, tu m'excites trop, j'vais partir tout de suite.
─ Guide-moi. Je te laisse à la limite, le plus longtemps possible, c'est le meilleur... après tu exploses et c'est le néant.
─ Oui, ouiiiiii... hahahaaaa... Arrête. A moi maintenant. J'fais pas aussi bien que toi.
─ Mais si, t'es devenu un expert. Wahaaaaaaa... le bout de ta langue est magique. J'adore.
─ Viens, viens maintenant, je peux plus attendre.
─ Attends, je vais chercher le gel.
─ Viens comme ça.
─ Non, tu vas avoir mal. Bouge pas, je reviens.
J'allai chercher le tube de gel et je repris mes caresses pour le porter au sommet du désir.
Nous ne protégions pas nos rapports, car c'était inutile. J'avais
passé un test de dépistage du VIH, qui naturellement s'était révélé
négatif, et quand j'avais voulu le montrer à Raphaël il s'était écrié
sans même le regarder :
─ J'ai totalement confiance en toi.
─ Mon p'tit, en dehors de moi, promets moi, promets-moi de ne jamais faire confiance.
─ Mais je ne veux pas être en dehors de toi.
Quant à lui, c'était une première fois.
─ Tu as le plus beau petit cul que j'aie jamais vu.
─ Je suis jaloux des autres culs que tu as vus.
─ Effacés. C'est le tien que j'aime, c'est toi que j'aime.
----------------
─ Alex
─ Oui ?
─ J'ai l'impression de ne pas être normal, j'ai toujours envie de faire l'amour avec toi.
─ Mais moi aussi, et je me trouve tout à fait normal.
─ C'est d'être obligés de se cacher pour s'aimer qui n'est pas normal.
─ Patience Raphaël, tous ces projets c'est pour pouvoir vivre ensemble plus tard, au grand jour.
─ Plus tard ! En attendant je suis sevré. On se voit deux ou trois
fois par semaine, on fait l'amour en cachette, en vitesse, ça te suffit
à toi ? J'aimerais tant rester toute une nuit avec toi. J'aimerais tant
faire l'amour en continu avec toi.
─ Malgré ton ardeur tu serais vite épuisé. Et puis le manque est
infiniment plus stimulant que la saturation. Moi aussi je suis en
manque de toi. Toujours.
─ Merde ! T'as vu l'heure ? Il faut que j'me tire.
A jeudi.
Aujourd'hui, c'est la plus belle leçon de piano que tu m'aies jamais donnée.
17 novembre 2009
Intermède : couple 10
14 novembre 2009
120 - Leçons de piano (dernière partie )
─ Hello, c’est moi. J’suis un peu en avance.
Mais c’est quoi cette musique ? Tu aimes la techno maintenant ?
─ Viens Raphaël. Champagne. On danse. On fait la fête.
─ On fête quoi ? C’est ton anniversaire ? T’aurais pu me le dire, je t’aurais apporté un cadeau.
─ Le cadeau c’est toi, tu ne peux pas m’en faire de plus beau. Mais ce n’est pas mon anniversaire.
─ C’est ta fête alors ? Ou t’as gagné ce gros marché dont tu m’as parlé ?
─ Oui, j’ai gagné le gros lot. C’est ma fête et c’est aussi la tienne.
─ Allez, arrête de me faire marcher. C’est quoi ?
─ C’est que du bonheur.
─ Allez, Alex, dis-moi.
─ Aujourd’hui j’ai vu ton père. Nous avons parlé de toi.
─ Wouahhh !
─ Il est d’accord.
─ Ouais, génial ! Mais c’est incroyable ! Comment t’as fait ?
─ Ça à été dur, mais finalement il n’est pas si incompréhensif que tu le dis.
─ T’es génial Alex ! Dit-il, et il me sauta dans les bras.
─ Tu boostes à fond ton p’tit mec de première scientifique, même si tu n’aimes pas les maths. D’ailleurs ils te seront indispensables en musique. Tu as encore deux trimestres pour redresser la situation actuelle un peu déplorable il est vrai, en tout cas pas à le hauteur de ton intelligence. Pendant les vacances d’été tu vas à New York chez mon pote pour lui montrer ton talent. Tu reviens faire ton année de terminale et avoir ton bac avec mention, et tu repars à New York. C’est pas beau ça ?
─ Laisse-moi fêter ça à ma façon, dit-il en commençant à me déshabiller, tout en m’embrassant.
─ C’est bien la façon à laquelle je pensais.
Et moi aussi je me mis à le déshabiller.
Nous fumes bientôt nus et nous roulâmes enlacés sur l’épais tapis.
─ Wahououou… arrête Alex, tu m’excites trop, j’vais partir tout de suite.
─ Guide-moi. Je te laisse à la limite, le plus longtemps possible, c’est le meilleur… après tu exploses et c’est le néant.
─ Oui, ouiiiiii… hahahaaaa… Arrête. A moi maintenant. J’fais pas aussi bien que toi.
─ Mais si, t’es devenu un expert. Wahaaaaaaa… le bout de ta langue est magique. J’adore.
─ Viens, viens maintenant, je peux plus attendre.
─ Attends, je vais chercher le gel.
─ Viens comme ça.
─ Non, tu vas avoir mal. Bouge pas, je reviens.
J’allai chercher le tube de gel et je repris mes caresses pour le porter au sommet du désir.
Nous ne protégions pas nos rapports, car c’était inutile. J’avais passé un test de dépistage du VIH, qui naturellement s’était révélé négatif, et quand j’avais voulu le montrer à Raphaël il s’était écrié sans même le regarder :
─ J’ai totalement confiance en toi.
─ Mon p’tit, en dehors de moi, promets moi, promets-moi de ne jamais faire confiance.
─ Mais je ne veux pas être en dehors de toi.
Quant à lui, c’était une première fois.
─ Tu as le plus beau petit cul que j’aie jamais vu.
─ Je suis jaloux des autres culs que tu as vus.
─ Effacés. C’est le tien que j’aime, c’est toi que j’aime.
----------------
─ Alex
─ Oui ?
─ J’ai l’impression de ne pas être normal, j’ai toujours envie de faire l’amour avec toi.
─
Mais moi aussi, et je me trouve tout à fait normal.
─ C’est d’être obligés de se cacher pour s’aimer qui n’est pas normal.
─ Patience Raphaël, tous ces projets c’est pour pouvoir vivre ensemble plus tard, au grand jour.
─ Plus tard ! En attendant je suis sevré. On se voit deux ou trois fois par semaine, on fait l’amour en cachette, en vitesse, ça te suffit à toi ? J’aimerais tant rester toute une nuit avec toi. J’aimerais tant faire l’amour en continu avec toi.
─ Malgré ton ardeur tu serais vite épuisé. Et puis le manque est infiniment plus stimulant que la saturation. Moi aussi je suis en manque de toi. Toujours.
─ Merde ! T’as vu l’heure ? Il faut que j’me tire.
A jeudi.
Aujourd’hui, c’est la plus belle leçon de piano que tu m’aies jamais donnée.
FIN
13 novembre 2009
Intermède : couple 9
12 novembre 2009
Intermède monstrueux
J'ai appris que la France de Sarkozy était "monstrueuse", aussi ai-je l'intention de m'expatrier. Mais faut-il choisir l'Allemagne comme Ndiaye ? Le niveau de "monstruosité" m'y paraît équivalent.
Non, je trouve qu'il faut aller vivre au Soudan par exemple, au Darfour en particulier, ou au Tchad... Mais je pense aussi aux douceurs de la Corée du Nord, à la mansuétude des Chinois, au merveilleux idéal des Talibans... j'en passe et des meilleurs.
Histoire de se faire rapatrier d'urgence et de réviser son vocabulaire.
Voyons Ndiaye, pour un Goncourt les mots ont-ils un sens ?
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